D'où vient ce Cachalo ?

Certains créent une entreprise autour d'un produit.

Pour ma part, tout a commencé par des rencontres.

Au fil des années, j'ai poussé les portes d'ateliers avec l'humilité et la curiosité d'un apprenti. J'y ai découvert bien davantage que des objets ou des techniques.

J'y ai rencontré des femmes et des hommes passionnés. Certains consacraient leur vie à un métier, d'autres à préserver un savoir-faire que le temps menaçait parfois de faire disparaître. Les savoir-faire m'émerveillaient, mais les philosophies, parfois un peu folles, de ces maîtres artisans étaient à mes yeux leur plus grande richesse.

Ils m'ont appris leur métier.

Je leur ai appris le mien.

Beaucoup de ces rencontres sont devenues des collaborations.

Certaines sont devenues des amitiés qui durent encore aujourd'hui.

Je ne savais pas encore que toutes ces rencontres finiraient un jour par se retrouver à bord du même Cachalo.

Je pensais rencontrer des artisans.

J'ai découvert des alchimistes.

Sans la lumière, toute chose n'est que ténèbres.

La première de ces rencontres m'a conduit dans l'atelier de l'une des dernières familles de maîtres verriers originaires de Bohême.

Un jour, l'un d'eux me dit :

« Retiens cette devise, mon jeune ami : la force est dans le quartz. L'énergie dans la lumière. Notre art est de les apprivoiser pour faire naître l'émotion. »

Je pensais trouver du savoir-faire.

J'ai découvert un art de vivre... et d'observer le monde.

Pierre Brignol avait fondé l'École du Levant.

Plus qu'un maître artisan, il voulait empêcher que les gestes disparaissent avec ceux qui les maîtrisent.

Son rêve était simple.

Faire voyager les savoir-faire d'un atelier à l'autre, d'un artisan à l'autre, d'un pays à l'autre.

Chez lui, on pouvait parler de dorure, de fresques, de laques ou de sculpture pendant des heures.

On y entendait toutes les langues, jusque très tard dans la nuit.

On y apprenait surtout à regarder.

Son atelier occupait le dernier étage d'une ancienne maison à colombages. Toute la façade sud avait été ouverte sur la lumière. Au loin, un vieux moulin à vent veillait sur les collines du Lauragais.

Tout semblait à sa place.

L'homme.

L'atelier.

La lumière.

Je pensais chercher de beaux objets.

J'ai découvert l'âme des époques.

Pendant de nombreuses années, je vis au rythme des antiquités.

J'y cherche d'abord la beauté.

J'y découvre bien davantage.

Chaque style raconte son époque.

La Haute Époque parle de force, de simplicité et de permanence.

Louis XIII découvre les premiers ornements.

Louis XIV affirme la puissance et le goût du détail.

La Régence apporte ses premières courbes et une frivolité encore discrète.

Louis XV ose l'élégance, l'audace et la fantaisie.

Peu à peu, je comprends que les meubles ne sont jamais de simples objets.

Ils sont le reflet des hommes qui les ont créés, de leurs joies, de leurs peurs, de leurs rêves... et parfois même de leurs folies.

Les styles racontent les époques.

Les objets racontent les hommes.

Je pensais donner forme à la matière.

J'ai découvert le bonheur de lui donner la vie.

Un atelier est né dans un sous-sol.

Nous étions cinq ou six à partager cette aventure.

Des établis, des croquis punaisés aux murs, des outils, des sculptures en devenir, des moules, des essais réussis... et beaucoup d'autres qui ne l'étaient pas encore.

L'atelier sentait le plâtre, la résine et la poussière de ponçage.

Les journées commençaient par une idée.

Elles se terminaient souvent par une découverte.

Puis venait le temps des patines.

Celui où l' œuvre encore blanche semble soudain trouver son relief, son histoire.

Comme si le temps venait de la faire sienne.

Chacun, à sa manière, était un naufragé cramponné à cette idée.

Peu à peu, la fierté se lisait dans les regards. Voir une œuvre naître d'un simple bloc d'argile avait quelque chose de profondément émouvant... presque sacré.

Je pensais créer pour le plaisir.

J'ai découvert le bonheur de voir nos créations aller vers d'autres vies.

Peu à peu, nos sculptures quittent l'atelier.

Elles prennent place chez des antiquaires, dans des galeries ou des dépôts-vente.

Elles trouvent leur public.

Chaque départ est un mélange de fierté et d'émotion.

Une œuvre quitte nos mains.

Elle commence une autre histoire.

Je découvre alors qu'un créateur est toujours un peu dépossédé de son œuvre.

Elle vit désormais à travers le regard de ceux qui l'accueillent, de ceux qui l'apprécient.

Je pensais que notre atelier avait des murs.

J'ai découvert qu'il n'avait plus de frontières.

Un énorme ordinateur gris s'installe dans un coin de l'atelier.

La musique métallique du modem accompagne désormais celle des outils.

Peu à peu, nos œuvres voyagent plus loin.

Les dernières secondes des enchères nous tiennent en haleine.

Nous retenons notre souffle.

Les chiffres s'emballent.

Puis, soudain...

Tout bascule.

En quelques secondes, une œuvre est appelée à l'autre bout du monde.

Et un matin, nous comprenons que quelqu'un, quelque part sur la planète, attend déjà notre prochaine création.

Je pensais chercher des fournisseurs.

J'ai découvert des passionnés.

Au fil des années, je pousse les portes d'ateliers en Italie, en Allemagne, en Autriche, en Inde, aux États-Unis... et dans bien d'autres régions encore.

Chaque voyage est une nouvelle rencontre.

L'une d'elles restera pourtant gravée dans ma mémoire.

Un vieil artisan, proche de la retraite, me fait découvrir son métier.

Lorsqu'il parle de ses pantoufles, son regard redevient celui d'un adolescent.

À cet instant, je comprends qu'un savoir-faire ne se transmet jamais seulement par des gestes.

Il se transmet d'abord par l'enthousiasme.

D'autres m'apprendront les tissus, les fils, les couleurs, les matières.

Mais derrière chaque métier, je retrouve toujours cette même lumière au fond des yeux.

Je pensais bâtir une entreprise.

J'ai découvert qu'il fallait d'abord réunir un équipage.

Au fil des années, les ateliers se répondent.

Les matières dialoguent.

Les métiers se croisent.

Les hommes aussi.

Je comprends alors que je ne cherche plus seulement de beaux objets.

Je cherche des histoires à prolonger.

Des ateliers qui rêvent de transmettre.

Et c'est ainsi qu'un petit alevin devint un Cachalo.

Non pas comme une boutique.

Mais comme un lieu de rencontre, un lieu de convergence.

Un lieu où chaque objet porte un peu de l'atelier dont il est issu.

Et beaucoup de ceux qui lui ont donné vie.